Le tempo : marqueur des musiques électroniques

Aujourd’hui une grande partie de la musique électronique est calculée en battements par minute, BPM, et ce de façon assez stricte. Il y a à cela plusieurs explications.

Beat Bang est un survol de la musique électronique de ces trente dernières années, réalisé de manière  chronologique d’une part, mais aussi en tenant compte du tempo des musiques, ordonné en BPM, en battements par minute. Cinq cent disques marquants ont été organisés selon cette double classification: leur date de sortie et leur vitesse. Ensemble, ils montrent les modifications qui ont affecté les styles musicaux et les liens parfois insoupçonnés entre les genres. Il ne s’agit bien sûr pas d’une unique ligne comprenant l’ensemble de la musique électronique, mais de plusieurs familles dont les itinéraires courent en lignes parfois parallèles, qui bien plus souvent s’entremêlent, bifurquent, se scindent en plusieurs options, plusieurs régimes de croisières, se confondent un temps pour se diviser à nouveau.

 

808Pendant longtemps le tempo d’une pièce de musique a été donné de manière approximative. Dans la musique classique occidentale, par exemple, le compositeur indiquait sur sa partition une idée relative de la vitesse du morceau sous la forme des indications italiennes adagio, allegro, andante, etc., c’est-à-dire lent, moyen, rapide, etc., laissant aux exécutants le soin d’interpréter ces termes. L’exactitude ne tentera de remplacer cette ambiguïté qu’avec l’arrivée du métronome, mais l’usage a longtemps voulu que la référence finale soit un chef d’orchestre, qui décide en son âme et conscience de la direction à donner au morceau en déterminant, dans la marge de manœuvre qui lui est laissée, de le jouer plus ou moins vite. D’autres musiques comme le blues ou le folk ont, elles, dès le départ une notion plus libre du tempo, et c’est à l’interprète de choisir des vitesses différentes à chaque performances, selon les circonstances. Du côté de la musique de danse par contre, le rythme et la vitesse sont d’une importance capitale, et donc fixés de manière plus rigoureuse.

Aujourd’hui une grande partie de la musique électronique est calculée en battements par minute, BPM, et ce de façon assez stricte. Il y a à cela plusieurs explications. La première vient de la manière dont cette musique est à présent réalisée : l’usage de plus en plus répandu des machines (séquenceurs, boîtes à rythmes, etc.) rend le choix d’un tempo précis non seulement possible, puisque la machine est programmée en ce sens, mais aussi nécessaire, afin de synchroniser entre eux les différents appareils. La production sur ordinateur a encore accentué cette tendance en faisant passer l’arrangement d’un travail sonore fait à l’oreille, à un travail visuel, où il s’agit d’appliquer les éléments musicaux dans une grille fixe, prédéterminée. La deuxième raison vient de la manière dont une partie de la musique est consommée ou diffusée. Une grande majorité des musiques électroniques est ainsi destinée à être enchaînée par des DJ que ce soit en radio ou en club, et non plus à être jouée en direct. Des musiques comme le disco ont imposé l’idée de calibrer un set entier autour d’un rythme unique, inchangé durant  toute la durée d’une performance, mettant un terme à la pratique traditionnelle qui acceptait des variations de tempo continuelle, avec des accélérations et des ralentissements au sein parfois d’un même morceau.

flCette nouvelle démarche vient de l’accent mis aujourd’hui sur le beat, la pulsation, remplaçant la mélodie comme moteur de la musique. De même que dans la musique africaine toute modification de vitesse fait d’une même mélodie un nouveau morceau, c’est aujourd’hui le tempo qui différencie les genres musicaux entre eux, plus que les variantes de style ou de son qui les caractérisent. Ce tempo est la marque du genre, ce qui le définit, mais c’est aussi l’empreinte de sa signification culturelle, de son positionnement social, de son orientation commerciale ou alternative, de son assujettissement aux impératifs du dancefloor ou au contraire au confort d’une écoute de salon.

La sélection que nous avons effectuée au sein des musiques électroniques a été organisée pour mettre en lumière ces critères et leur évolution.

Depuis 1988, année qui a été choisie comme point de départ de notre ligne du temps, les musiques ont traversé plusieurs phases, selon des schémas souvent cycliques, depuis leur naissance jusqu’à leur découverte par le grand public. Cette évolution les voit subir l’influence de nombreuses contraintes, liées à leur destination, à leur mode de consommation. Ces contraintes agissent sur leur développement en leur imposant des modifications parfois substantielles concernant notamment leur rythme. L’enfance de ces musiques est généralement liée à une scène restreinte, dont les pratiquants, musiciens et publics, partagent des codes précis, des connaissances et des choix définis. Elle peut alors se permettre de tolérer une certaine complexité, une certaine difficulté. Elle l’encourage même, dans la mesure où ces manières de faire les distinguent du reste du monde et leur apporte une forme d’identité, d’originalité. Mais en plaçant la barre de la vitesse ou de la complexité à un certain niveau, elle écarte une grande partie du public qui peut s’effrayer bpmdu rythme frénétique de certaines productions, ou risque de baisser les bras devant la difficulté à apprendre les pas de danse associés à un genre donné, par exemple. Pour s’adapter au plus grand nombre, les musiques ont alors tendance à se simplifier, et à ralentir, ou plutôt à rejoindre une norme. Le niveau moyen de la musique populaire se situe dans une fourchette allant de 110 à 135 BPM environ; les musiques plus radicales tendent au contraire à rechercher les vitesses extrêmes, dans un sens comme dans l’autre. Ainsi, toute accélération représente une excitation, une agitation, accompagnée d’une augmentation du rythme cardiaque, tandis que tout ralentissement donne à la musique une atmosphère plus sombre, plus angoissante. Certaines productions mettent en avant la simplicité d’une ligne unique, à la vitesse modérée, d’autre lui préfèrent un tempo mixte, composé d’une ligne stable, donnant au morceau sa vitesse (c’est celle que nous avons retenue dans nos calculs), et d’une couche supplémentaire plus volatile, comme les breakbeats de la jungle, lui conférant une forme de polyrythmie. Chacune des subdivisions de la musique électronique contemporaine a  au cours de son existence pris un certain nombre de décisions qui les ont transformées, parfois profondément, gagnant dans la foulée un plus large public au détriment des puristes, ou préférant au contraire intensifier ses éléments les plus distinctifs, et les plus rébarbatifs pour le plus grand nombre, mais lui conférant une plus grande authenticité.

Notre ligne du temps présente ce cheminement de manière graphique, traçant les mutations des genres électroniques, le déroulement de leur évolution sociale et stylistique à travers le prisme du tempo. La place de ces albums dans notre graphique n’est pas innocente ni arbitraire. Les artistes qui les ont composés en ont fait le choix conscient. Derrière le choix de chaque vélocité, derrière ce positionnement en BPM, il y a une histoire, un passé, et une décision délibérée de ralentir ou d’accélérer. C’est cette histoire que nous espérons raconter.

 

Benoit Deuxant