Underground Resistance

La lutte continue

Collectif tentaculaire aux ramifications multiples (création et production musicale, label, distribution…), Underground Resistance (UR) fait figure d’électron libre dans le petit monde des musiques électroniques, et pour cause : depuis sa création en 1989, le projet pluridisciplinaire lancé par « Mad » Mike Banks et Jeff Mills préfère aux sirènes de la gloire et de l’argent facile les chemins de traverse, prônant une totale indépendance artistique et financière. Lors d’une conférence de presse en 1998, un porte-parole masqué affirma: «La seule façon valable de nous exprimer est à travers la musique, car c’est l’unique média dont nous avons le contrôle à 100%». L’esprit des Black Panthers n’est pas très loin. Et l’extraordinaire bras d’honneur à la société de consommation est on ne peut plus présent!

Cela dit, on ne saurait comprendre les tenants et aboutissants de ce collectif pas comme les autres sans se plonger dans l’histoire de Detroit. Si le foyer de la General Motors et de la Motown ne fait pas partie de ces villes qui ont su renaître de leurs cendres, de nombreuses chevilles ouvrières se sont succédées pour en faire au moins un terrain fertile.

1Lorsqu’il est question du soi-disant « exode » des classes moyennes et supérieures (majoritairement blanches) vers les banlieues de Detroit, de nombreuses voix s’élèvent pour accuser les habitants du centre-ville (majoritairement noirs) et les émeutes de 1967 qui firent 43 morts, 467 blessés et laissèrent plus de 2000 bâtiments détruits.

Ces soulèvements furent provoqués par tout un ensemble de problèmes sérieux, à la fois politiques, économiques et sociaux, tels qu’abus de pouvoir (de la police notamment), insécurité, insalubrité des habitations, inégalités économiques, etc. Les conditions de vie dans le centre-ville étaient tout simplement devenues insupportables pour ses habitants, et les émeutes qui en résultèrent n’étaient finalement que le fruit d’années de frustration, de mésestime et de colère accumulées.

Or, il est très important de savoir que la fuite des classes les plus aisées commença bien en amont des affrontements de 1967: dès le début des années cinquante, le gouvernement américain promut la construction de nouveaux quartiers situés aux abords des villes. Dans le cas de Detroit, le résultat fut catastrophique: le centre se vida complètement, ne comptant plus que quelque 900000 habitants dans un espace prévu pour en accueillir le triple, voire davantage.

Dire que les émeutes sont la cause du dépeuplement du centre-ville n’est donc rien d’autre que de la nostalgie mal placée, si l’on en croit le professeur Jerry Heron. Dans le remarquable documentaire High Tech Soul de Gary Bredow, le directeur du programme d’études américaines de la Wayne State University (Detroit) remet les choses à leur juste place et rappelle avec beaucoup de clairvoyance que cette «migration» ne s’est pas faite du jour au lendemain. Et aux anciens habitants de Detroit qui se demandent où est passée leur ville, il répond pragmatiquement : « La ville est toujours là. Vous êtes peut-être partis, mais la ville, elle, n’a jamais bougé ! » [1]

Terrain fertile

Plus proche de la ville fantôme que de la métropole «hype» depuis le déménagement en 1972 de la General Motors, Detroit est malgré tout – ou grâce à cela ? – devenue un véritable vivier de créateurs, et ce n’est pas un hasard si ses grands espaces vides ont donné naissance à la musique techno par l’intermédiaire de ses trois pionniers, Juan Atkins (surnommé « the originator »), Derrick May (« the innovator ») et Kevin Saunderson (« the elevator »).

Dès le milieu des années 80, les talents se regroupent pour donner au centre-ville un nouveau souffle. La sortie des premiers maxis sera suivie par l’ouverture du Music Institute, réponse michiganaise aux clubs de Chicago, et les bâtiments désaffectés seront pris d’assaut par des hordes de jeunes et de moins jeunes pour célébrer cette musique d’un nouveau genre. Les précurseurs feront vite des émules et, en 1989, « Mad » Mike Banks et Jeff Mills fondent Underground Resistance.1

Construit sur les cendres de la Motor City, le collectif d’artistes (DJs, graffeurs, plasticiens…) fait dans le militantisme des temps modernes, suivant une philosophie sans concessions: le créateur doit s’effacer derrière la musique, ce qui explique que les membres de UR apparaissent généralement à visage couvert. Depuis le début, ils s’efforcent de faire passer des messages forts, non seulement à travers leur musique, mais aussi à travers tout ce qui l’accompagne, l’identité visuelle de UR (pochettes, logos, etc.) faisant depuis longtemps partie intégrante d’une démarche globale.

Comme le résume Mike Banks, « vous pouvez ne pas m’apprécier en tant qu’être humain, vous pouvez néanmoins apprécier ma musique en utilisant vos oreilles et non vos yeux » [2]. Les expérimentations sonores se font dans l’anonymat, ce qui n’empêche pas les membres d’Underground Resistance de sortir de leurs studios, munis de foulards et de cagoules: premier groupe de Detroit à jouer de la techno en live, intégrant un DJ comme membre à part entière, il gagna vite en popularité au-delà des frontières de sa ville et fut invité à se produire de plus en plus souvent dans le reste de États-Unis et en Europe.

Souhaitant garder le contrôle de tous les aspects de ses activités, le groupe lança dans la foulée Submerge, sa propre maison de distribution.

Collectif tout à fait autonome tant artistiquement que financièrement, UR sert de nid aux jeunes artistes. Comme l’explique Mike Banks, « dès qu’un artiste sait se tenir seul sur ses pieds, il est censé continuer son chemin, faire son truc et propager le message » [2]. Si les « vétérans » continuent d’être accueillis à bras ouverts, ils sont néanmoins priés de laisser leur place aux plus jeunes dès que leur notoriété leur permet de voler de leurs propres ailes.

Et les « anciens combattant s» commencent à être nombreux – citons en vrac Jeff Mills, Robert Hood, Drexciya et DJ Rolando a.k.a. The Aztec Mystic.

En dehors de l’aspect artistique, notons également que le collectif a su se rendre indispensable à la ville de Detroit puisque d’une part, il a créé de l’emploi (et continue d’ailleurs d’en créer), et d’autre part, Mike Banks et ses acolytes s’impliquent au sein de la communauté, notamment à travers l’éducation musicale dans les écoles.

Véritables Black Panthers de la techno, guérilla urbaine, Underground Resistance n’a rien perdu de sa verve près de vingt ans après sa création et continue sa lutte face aux multinationales et à la musique de danse en conserves.

The struggle continues !

Long live the underground…

Catherine Thieron

[1] in High Tech Soul, de Gary Bredow (DVD – TB3771)

[2] Les citations de Mike Banks sont tirées d’un entretien sur WDET, Detroit Public Radio, en novembre 2004

 

Discographie sélective 

Pour en savoir plus

www.undergroundresistance.com

www.submerge.com